Catégories de produits
- Abonnements (2)
- Uncategorized (1)

©AFA_2025, Paris, 9 octobre 2025. Axel Ganz dans son domicile parisien
Geo, Capital, Gala, Voici… c’est lui. En cet après-midi du 9 octobre, c’est à son domicile parisien, à deux pas de la Tour Eiffel qu’Axel Ganz nous a reçu. A 87 ans, le « tigre du magazine glacé » a toujours l’œil vif et alerte. Iphone connecté à Chat Gpt, il vit avec son temps. « Le digital et maintenant l’IA transforment le monde des médias. Le processus n’est pas terminé. Les jeunes s’informent sur les réseaux mais de manière superficielle. La télévision linéaire est bousculée par les plateformes. Mais le papier permet toujours d’aller en profondeur » analyse-t-il. « La presse quotidienne et notamment la presse régionale perdent des lecteurs de manière inexorable. Certains titres sont amenés à disparaître mais de nouveaux magazines apparaissent. Il y a toujours des marchés à explorer, sur des niches, comme vous le faites très bien avec Acteurs du franco-allemand sur les relations économiques entre la France et l’Allemagne. Au final, la clé du succès pour un média reste la qualité du contenu, rien d’autre ».
Lorsqu’ il lance Geo en France en 1979, « seul magazine du groupe Bertelsmann qui existait déjà en Allemagne », il crée le premier magazine en papier glacé et tout en couleur dans l’hexagone. Viendront ensuite Capital, Gala, Voici, Prima, Voilà … des magazines vendus à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires à chaque parution.
Le natif de Auggen (Bade-Wurtemberg) nous reçoit dans son bureau au milieu de son impressionnante bibliothèque, principalement remplie d’auteurs allemands. Une feuille suspendue trône au-dessus de son bureau, sur laquelle est écrit à la main la célèbre phrase d’Emmanuel Kant : « Ich kann, weil ich will, was ich muss ». La force vient de l’alignement entre le devoir, la volonté et l’action.
Une poignée d’industriels contrôle les principaux médias français. Cela constitue une menace pour la liberté d’information et la démocratie.
Officiellement retiré des affaires depuis une vingtaine d’années, le « tigre » reste en veille. Son bureau ressemble toujours à celui d’un manager en activité. Il nous accueille en pleine lecture d un article du Monde dans lequel des journalistes de « son » Capital (désormais propriété du groupe Bolloré, ndlr) dénoncent l’ingérence de leur actionnaire dans leurs choix éditoriaux. « A mon époque, la rédaction avait toute sa liberté éditoriale malgré la pression parfois des annonceurs. Aujourd’hui, une poignée d’industriels détiennent les principaux médias. C’est un danger pour la liberté d’informer et la démocratie. La main-mise sur les médias est une des caractéristiques des régimes autoritaires ».
Axel Ganz a grandi après la guerre à Offen-burg en zone frontalière avec la France. A l’époque, le pays de Bade était occupé par les troupes françaises. « Offenburg, Strasbourg, Baden-Baden… mon enfance a été baignée de relations franco-allemandes ». Ses copains d’enfance sont Français, « Jean-Louis Trintignant ou encore Jean-Claude Brialy dont les parents étaient stationnés en Allemagne » se souvient-il. Très tôt orphelin, il est élevé par sa grand-mère alsacienne jusqu’à l’âge de 12 ans. « Elle avait épousé un Allemand de Brême. Fonctionnaire, il avait été muté en Lorraine par le gouvernement allemand, quand l’Alsace-Lorraine appartenait à l’Allemagne » raconte celui qui grandira « avec le sentiment de culpabilité » des atrocités nazis alors qu’il n’avait que 8 ans à la fin de la Seconde guerre mondiale. Sa grand-mère lui a appris l’Alsacien. « Je peux vous citer des poèmes allemands en Alsacien. Mais plus personne ne parle cette langue aujourd’hui » déplore-t-il. Le jeune Axel se voulait un temps architecte, « mon père était ingénieur, mon grand-père avait une société de construction », mais il était surtout passionné de photo. « Adolescent, j’ai acheté un Leica. J’ai compris que pour vendre mes photos, il fallait les accompagner d’un texte et raconter une histoire ». Il s’oriente peu à peu vers l’écriture et le journalisme. Et fait ses armes dans la rédaction du Mittelbadische Presse, un groupe de presse régional où il grimpe vite les échelons pour devenir adjoint du directeur de rédaction. « Très rapidement, j’ai eu des responsabilités, je pouvais arrêter les rotatives la nuit, ou modifier une couverture ».
A la fin des années 60, le jeune journaliste fait son premier passage à Paris. « A l’époque, tous les grands groupes de presse ouvraient un bureau à Paris ». Le groupe Burda lui propose le poste. Il restera deux ans et demi en tant que correspondant pour le Bunte Illustrierte. Il retourne en Allemagne pour assurer la rédaction en chef d’un magazine féminin du groupe Burda pendant quatre années. Mais l’expérience parisienne l’a marquée. Il revient à Paris en 1978 pour créer Prisma Presse, pour Gruner+Jahr, la filiale presse de Bertelsmann. Cette fois, ce n’est plus un jeune rédacteur mais un manager trentenaire qui revient dans la capitale française. « Les journalistes avaient besoin d’être aimés. Ils se heurtaient souvent à la rigidité des directions. Deux mondes qui ne se comprenaient pas. C’est pourquoi j’ai décidé de devenir manager ». L’âge d’or de Prisma Presse débute !
De lancement réussi en lancement réussi (Geo, capital, Gala, Voici, Femme actuelle, ça m’intéresse, Management, VSD, National Geographic, Téléloisirs etc.), il fait de Prisma un groupe de 1 200 personnes qui culmine à l’équivalent de 500 M € de chiffres d’affaires à l’époque. « Chaque magazine a une histoire différente. Geo a été le premier succès dès 1979, 6 mois après mon arrivée à Paris » se souvient celui qui a recruté ses premiers salariés de Prisma « au petit matin à l’aéroport, entre un aller-retour entre Paris et Hambourg ». Des échecs, il en a connu aussi. « Je me suis trompé en voulant créer un magazine pour la famille. Cela n’a pas fonctionné, ce magazine perdait un million de francs par semaine, heureusement compensé par le succès d’autres titres ». Avec du recul, Axel Ganz est fier « d’avoir créé le premier groupe de presse magazine en France. Dans les années 70, on imaginait de pouvoir créer des produits culturels à partir d’un pays. J’ai rapidement appris qu’on ne pouvait pas dupliquer un titre de presse allemand à l’international. Il fallait créer des produits localement ». « Notre plus grand succès », reprend-il, « fût d’avoir créé en France avec une équipe française des magazines français ».
Notre plus grande réussite a été la création de revues françaises en France.
Et d’un point de vue managérial, sa fierté est « d’avoir réussi à coordonner une vingtaine de collaborations internationales, et d’avoir noué d’excellentes relations avec des rédactions d’horizons culturels très différents ». En tant que patron de presse, « Mr Ganz » comme l’appelaient ses collaborateurs, était un bourreau de travail, perfectionniste, à la fois très apprécié mais aussi craint de ses rédacteurs en chef. « Lorsqu’il fallait licencier, il fallait licencier » se remémore-t-il. Diriger d’une main de fer.
Durant sa carrière, Axel Ganz a fasciné et intrigué à la fois. La méfiance était de mise face à ce patron de presse allemand à Paris. « Ce n’était pas le monde d’aujourd’hui. Lorsque nous avons voulu racheter Modes & Travaux, le gouvernement français a mis son véto, craignant que l’industrie allemande du textile ne vienne concurrencer l’industrie du textile française en proposant pour les patrons du journal des tissus allemands». En 1985, le Figaro titrait sur « Axel Ganz et ses panzerdivisionen », ce qui a valu quelques explications musclées avec Robert Hersant. « Ils ont toujours eu peur que je crée des magazines politiques, ce que je n’ai jamais eu l’intention de faire ». Ils, ce sont les patrons de presse français et la classe politique de l’époque. « Il y avait beaucoup de nervosité quand le bruit courait qu’on voulait acheter les Dernières Nouvelles d’Alsace. Un samedi après-midi, le ministre de la Culture de l’époque, Douste-Blazy, m’a appelé pour me demander si c’était vrai. Des Allemands qui rachètent les DNA, ça se serait sans doute mal passé » s’amuse-t-il.
Une grande nervosité régnait lorsque la rumeur s’est répandue selon laquelle nous voulions racheter le journal « Dernières Nouvelles d’Alsace ».
Plus que Allemand ou Français, Axel Ganz se dit avant tout « Européen ». « La France et l’Allemagne ont permis plus de quatre-vingts ans de paix en Europe. De Gaulle – Adenauer, Giscard d’Estaing – Schmitt et Mitterrand – Kohl avaient été marqués par la guerre. Kohl a perdu un frère. Les dirigeants actuels n’ont pas ce rapport émotionnel et charnel à l’Histoire qu’avaient leurs prédécesseurs » souligne-t-il. Aujourd’hui, « la France et l’Allemagne portent une grande responsabilité. Je ne comprends pas que nos deux pays ne soient pas plus capables d’assurer l’essentiel, c’est-à-dire de se doter d’une défense commune ». Pour Axel Ganz, l’Europe s’est élargie trop vite après l’éclatement de l’URSS. « L’Europe à 27 ne fonctionne pas. Il faudrait une Europe à deux vitesses, dont un noyau dur autour des pays fondateurs : la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, les Pays-Bas et peut-être et un second cercle constitué d’autres pays ». Enfin, cet amoureux des langues, de Goethe et de Molière, déplore que les jeunes Allemands et les jeunes Français n’apprennent plus la langue du voisin. « C’est regrettable, la langue véhicule la culture et la compréhension de l’autre. Mais s’ils communiquent en anglais, c’est mieux que s’ils ne communiquent pas du tout ».